LA  DÉNOMINATION DES  ESPACES DANS LA VILLE NOUVELLE D’ALI MENDJELI (ALGÉRIE) : L’EXPRESSION D’UNE COMPÉTENCE HABITANTE .

تسمية المجالات بالمدينة الجديدة علي منجلي (الجزائر): التعبير عن مهارات السكان

THE NAME OF SPACES IN THE NEW CITY OF ALI MENDJELI (ALGERIA): THE EXPRESSION OF INHABITANT COMPETENCE

Ahcene LAKEHAL 

Faculté d’architecture,

Université Salah Boubnider Constantine 3,  Algérie

lakehalahcene@yahoo.fr

Résumé :

À partir de l’exemple de la ville nouvelle d’Ali Mendjeli, cet article se propose d’analyser et d’interpréter le rôle que jouent les citadins ordinaires dans la fabrication de l’espace dans les Villes nouvelles en Algérie, en particulier par le biais de leurs aptitudes à dénommer les espaces, à y choisir et désigner des points de repères communs. Si la capacité des habitants à inventer leur propre toponymie dans ces nouvelles cités, relève certes d’un véritable « art(s) de faire », cher(s) à Michel De Certeau, elle reste par ailleurs symptomatique du décalage qui existe entre la ville projetée par les aménageurs et la ville vécue par les usagers, entre la ville offerte et la ville pratiquée.

Mots-clés :

La ville nouvelle d’Ali Mendjeli, compétences habitantes, dénomination, toponymie, fabrication de l’espace, habitants ordinaires.

Abstract :

Using the example of the new town of Ali Mendjeli, this article aims to analyze and interpret  the role that play ordinary townspeople in the creation of space in the new towns   in Algeria, in particular through their ability to name spaces, to choose and designate common reference points.If the inhabitants’ ability to invent their own toponymy in these new cities, is certainly part of a real « art (s) of doing », dear (s) to Michel De Certeau, it also remains symptomatic of the gap that exists between the city projected by developers and the city experienced by users, between the offered city and the practiced city. 

Keywords:

Ali Mendjeli’s new town, skills inhabitants, denomination, toponymy, space fabrication, ordinary inhabitants.

INTRODUCTION

La dénomination de l’espace constitue l’une des manières, différente de celles des pratiques urbaines, dont les citadins usent pour concourir à la fabrication de l’espace dans les villes nouvelles récemment créées en Algérie. Elle peut être considérée comme une forme d’« appropriation abstraite » (Gervais-Lambony, 1994, p. 276), capable d’exercer un pouvoir et donner un savoir sur l’espace. Elle facilite certes l’identification et la perception de l’espace, mais c’est quelque chose qui revêt de l’importance en soi-même du fait de ce qui est ainsi évoqué. Et le nom attribué peut, quant à lui, devenir le symbole d’une ville, d’un quartier ou d’une voie. C’est pourquoi les noms deviennent des « enjeux urbains ». Ils révèlent, dans ce qu’ils ont de conflictuel, une volonté politique de domination de la part des autorités et une volonté d’appropriation de l’espace urbain de la part des citadins.

À Ali Mendjeli, l’une des plus importantes villes nouvelles en Algérie, la toponymie urbaine telle qu’elles se présentent aujourd’hui n’échappe pas à cet enjeu. Elle illustre des « conflits d’image » qui opposent les acteurs sociaux : les habitants en fabriquent certaines, en modifient d’autres, tandis que les pouvoirs publics en imposent encore d’autres ou avalisent certaines déjà établies. Le présent travail met la focale sur la capacité des citadins ordinaires à dénommer les espaces et les parties construites d’Ali Mendjeli, à y choisir et à y désigner des points de repères communs. Nous postulons l’hypothèse que la toponymie de l’espace à Ali Mendjeli témoigne d’une sorte de face à face opposant directement deux types d’acteurs et deux logiques d’action : d’un côté, les pouvoirs publics, relayés par des urbanistes à leur service, de l’autre, les citadins ordinaires qui contribuent par l’exercice de leurs pratiques et par le jeu de leurs représentations, « à façonner, à modeler et (re)qualifier l’espace urbain» (Berry-Chikhaoui, Deboulet. (dir.), 2000, p. 11).

       I.   ALI MENDJELI : LE DEVELOPPEMENT D’UN ESPACE ENCORE ANONYME !

Créée ex nihilo, située à 20 km à vol d’oiseau au sud de Constantine, la Ville nouvelle d’Ali Mendjeli a été instituée (décidée et conçue) dans le cadre des études du Plan d’Urbanisme Directeur de Constantine de 1988, selon un Plan Directeur qui prévoit l’urbanisation de 1 500 ha et la réception à terme de 300 000 habitants. Elle a été programmée par la wilaya (une structure décentralisée de l’État) pour évacuer le trop-plein de la population du centre-ville de Constantine, de plus en plus étouffé, et pour faire face à une prolifération foisonnante des quartiers informels sur la périphérie constantinoise.

Elle a été mise en chantier en 1993, dans un contexte national – marqué par une crise économique et financière liée notamment à la baisse des prix du pétrole et au passage du pays d’une économie socialiste à la libéralisation du marché – qui n’était pas favorable au lancement d’une opération de ce type. Les moyens d’action de l’État étaient considérablement limités alors que les ressources locales (de la wilaya) ne pouvaient être en adéquation avec les ambitions affichées. À cela s’ajoute l’absence des entreprises de construction, qu’elles soient publiques ou privées, disposant des compétences et des moyens suffisants pour répondre à l’ampleur du chantier, conjuguée à la pénurie fréquente de matériaux de construction qui a affecté le pays au cours de la décennie 1990, ont eu pour conséquence la temporisation des travaux. Ainsi, Ali Mendjeli n’a reçu ses premiers habitants qu’en 1999, dans un cadre bâti très inachevé (logements, équipements et espace public), dépourvu de toute toponymie officielle.

Après ces difficultés initiales, la ville nouvelle n’a vu son processus de fabrication s’accélère et la qualité de son cadre bâti relativement s’améliore qu’à partir des années 2005, cette fois sous la forte impulsion de l’État central qui, dès lors, utilise tous les moyens à sa disposition pour marquer solennellement son engagement dans la production matérielle d’Ali Mendjeli. Il y injecte un nombre considérable de projets et d’équipements d’envergure nationale décidés, financés et directement suivis par Alger, tel que l’Hôpital militaire et le campus universitaire. Il y multiplie également les tentatives d« esthétisation » de l’espace public, soit par le biais de l’installation d’objets artistiques emblématiques, soit à travers l’aménagement d’espaces verts.

Les efforts consentis par les pouvoirs publics se sont vite répercutés sur le rythme l’urbanisation de la ville nouvelle mais pas sur l’intelligibilité et la lisibilité de son paysage urbain, lequel est marqué jusqu’à aujourd’hui par une très grande uniformité architecturale. Hormis son boulevard principal, qui se démarque par sa monumentalité horizontale (largeur des voies) et la verticalité des immeubles-tours qui le borde, le reste des constructions d’Ali Mendjeli procède d’une architecture bétonnée, répétitive et banale, n’offrant à la vue que des blocs homogènes d’habitations de 5 à 6 étages de hauteur alors que les équipements sont, pour la plupart, dotés d’une architecture discrète et médiocre. A cela s’ajoutent le manque de panneaux de signalisation, et surtout, l’absence d’une dénomination des lieux mise en place par les pouvoirs publics, qui donnent l’impression de vivre dans un lieu anonyme et vague.

    II. UNE DENOMINATION OFFICIELLE PEU UTILISABLE PAR LES HABITANTS

La ville nouvelle est restée jusqu’en 2006 « officiellement anonyme » (Moussaoui, 2004, p.81), c’est-à-dire qu’aucune de ses rues ou impasses, aucune de ses avenues, aucune de ses places, aucun de ses bâtiments, de ses tours, de ses îlots n’a été doté d’un nom par les pouvoirs publics. Ceux-ci se sont contentés de désigner les différentes parties de la Ville Nouvelle par des indications chiffrés, basées sur des catégories « techniques » de l’urbanisme, comme les unités de voisinage qui sont signalées par l’abréviation « UV » (UV 5, UV 6, etc.), ou les îlots résidentiels désignés sous l’appellation de « Cité », le terme étant du nombre de logements qu’elles abritent (cité des 500 logements), ou encore les tours d’habitation les plus hautes de la villes dont l’appellation est réduite à une combinaison de lettres et de chiffres (A1, B2, etc.).Ainsi, de cette manière de faire, la toponymie fabriquée par le haut est alors réduite à une sorte de « foisonnement d’idéogrammes », difficile à retenir. Un habitant s’exprime à ce propre : « La Ville Nouvelle ressemble à un labyrinthe. Si quelqu’un me pose la question sur mon lieu de résidence, je suis vraiment incapable de lui préciser mon adresse ; elle est constituée [son adresse] de beaucoup de chiffres. ».

Àpartir de 2006, l’administration publique tente le coup de marquer du sceau officiel Ali Mendjeli en attribuant des noms, différents de l’immatriculation chiffrée, à ses équipements et à ses avenues les plus importantes.Dès lors la toponymie officielle n’est plus le reflet du contexte d’urgence dans lequel les différentes zones de la Ville Nouvelle ont été dénommées dans ses commencements.Elle relève désormais d’une logique assez différente, dont le principal objectif est de contribuer à l’inscription dans l’espace urbain des principaux référents de l’État-Nation, toujours en construction. Elle renvoie à la volonté des pouvoirs publics de transmettre des valeurs liées à la commémoration de la Guerre d’Algérie et de ses héros d’une part, et à l’affirmation de l’enracinement culturel et historique du pays, de l’autre. C’est ainsi par exemple qu’on assiste, notamment depuis 2006, à l’attribution des noms de certaines grandes figures du patrimoine culturel algérien à plusieurs équipements socio-culturels : Centre culturel Azzedine Medjoubi, Lycée Kateb Yacine, Cité universitaire Lala Fatma N’Soumer, école Mahfoudi Miloud, etc.

En ce qui concerne les avenues, quatre seulement ont été baptisées jusqu’à présent par les autorités locales ; le choix des noms obéit à la même logique: le boulevard central, le plus important de la Ville Nouvelle selon les aménageurs, a été dénommé «  Boulevard de l’Armée de Libération Nationale », un nom hautement symbolique qui associe célébration d’un évènement historique (libération de l’Algérie) et glorification d’un héros national (l’Armée de libération) ; l’artère qui traverse l’UV 6 et l’UV 5 a été baptisée Abane Ramdane ; celle qui traverse l’UV 8 et l’UV 7 Mohamed Larbi Ben M’hidi ; et celle qui sépare l’UV 6 et l’UV 8 est désormais appelée Boussouf Abdel Hafid.

Ces noms officiellement attribués sont utilisés de ci de là par certains citadins, mais force nous est faite de reconnaître qu’ils n’arrivent que difficilement à s’imposer à l’usage d’une majorité d’entre eux, laissant place à des dénominations inventées par les citadins eux-mêmes

 III.  UNE TOPONYMIE D’ALI MENDJELI ESSENTIELLEMENT INVENTEE PAR LE BAS

Les initiatives de désignation par des noms propres proposés par les pouvoirs publics à partir de 2006 n’ont pas réellement contribué à rendre plus intelligible et plus lisible le paysage urbain d’Ali Mendjeli dont les composants sont toujours difficiles à distinguer et, donc, à identifier.

La difficulté pour se repérer au sein de l’espace de la ville nouvelle est éprouvée avant tout par les nouveaux arrivants contrairement aux anciennement installés, et tout particulièrement les pionniers, qui font preuve d’une réelle habileté et aptitude à se diriger dans la ville nouvelle. Le temps de résidence a fait donc progressivement son œuvre en permettant aux citadins de mieux connaître les espaces constitutifs de la ville nouvelle, de se familiariser avec eux, d’identifier et de désigner des points de repère communs ; ils parviennent peu à peu à situer les lieux, donc à se situer et, par exemple, d’expliquer exactement où ils habitent, achètent, se distraient, travaillent, etc. En d’autres termes, les citadins semblent se constituer, le temps passant, « un système de repérage » (Ledrut, 1973, p.105) qui procède de leur invention, laquelle mobilise à la fois leur propre vécu et leur vif imaginaire. Ce système de repérage est fondé sur l’usage de deux modes de désignation : le premier consiste à reprendre la dénomination officielle, le second, le plus utilisé, est de leur propre fabrication. Ces deux modes, bien qu’ils « se présentent sous forme de champs discursifs inscrits dans des logiques différentes, voire opposées », comme le remarque aussi Moussaoui, (2004, p. 78) à propos de la ville algérienne, sont rarement utilisés séparément par les citadins. La pratique populaire la plus fréquente consiste en effet à mobiliser les deux modes de désignation des lieux.  

1.      La réappropriation de la dénomination officielle

Certaines désignations populaires constituent  une réappropriation de la dénomination mise en place par les autorités publiques. Celle du boulevard principal de la Ville Nouvelle est très significative à cet égard. Baptisé officiellement, en 2007, Chariijaychaltahrir al watani (Boulevard de l’Armée de Libération Nationale), ce boulevard a été vite rebaptisé par les habitants ChariiEl’astiqlal(Boulevard de l’Indépendance), la déformation étant une approximation sur le mot « El’tahrir » (Libération). En effet, aucun de nos enquêtés, quel que soit son lieu de résidence, ne se réfère à l’appellation officielle : « Je suis d’Alastiqlal » nous dit Ahmed ; « J’habite les tours d’Alastiqlal », ajoute Amar.

En altérant les appellations officielles, les habitants prononcent « UV » (unité de voisinage) en « El‘vi ». « Le centre-ville d’Ali Mendjeli est El’visix », dit Abdel El Hamid, alors que Nour El Dine précise qu’ « il réside dans le lotissement d’El’vicinq » (les chiffres sont systématiquement prononcés en français). De la même façon, le quartier dénommé officiellement Hay El arbaamyatmasken(Cité des 400 logements) est communément désigné Hay El’quate cents

La réappropriation des appellations officielles est différemment justifiée par les habitants. Certains adhérent, sans argumentaire précis, à un usage commun, comme cet habitant qui nous dit : « Quand je suis arrivé, j’ai entendu les gens dire ChariiElistiqlal ; j’ai fait comme eux ». D’autres sont conscients qu’il s’agit d’une altération de l’appellation officielle, qu’ils jugent souvent difficile à retenir: « Au lieu de dire Chariijaychaltahrir al watani, les gens ont pris l’habitude de dire ChariiElistiqlal, je ne sais pas pourquoi, mais c’est plus facile à utiliser »(Boukhmis, 29 ans, avocat). Beaucoup d’autres estiment que la dénomination officielle est un outil de propagandeutilisé par les autorités politiques. Y résister est une expression de la volonté des citadins à prendre part de la vie de la cité contre ce qui leur est imposé : « Les gouverneurs, comme le wali ou le chef de daïra, sont des militaires ; au nom du nationalisme ils veulent endoctriner le peuple, ils utilisent tous les moyens, y compris les noms des rues, pour imposer leurs doctrine. Mais heureusement que les habitants ne cèdent pas facilement à leur volonté ; nous préférons dire ChariiEltahrir, c’est notre manière de honorer les martyrs de la Guerre d’Indépendance tout en se démarquant des pratiques des pouvoirs publics »(Hafida, 54 ans, chef d’agence immobilière).

2.  Le recours aux noms des promoteurs et entreprises de construction

Le nom des promoteurs publics ou privés, ou encore ceux des entreprises qui ont réalisé les programmes d’habitat, est très utilisé par les habitants pour désigner les différents espaces de la Ville Nouvelle. Ainsi l’appellation « quartier de l’AADL », ou « tours de l’AADL » est fréquemment employée pour désigner les immeubles-tours qui ont été financés par l’AADL; quand certains habitants disent qu’« ils résident dans les immeubles de Dembri ou de Talbi », ils font référence au nom du promoteur privé qui a construit et vendu les immeubles. « Les tours de Sonatiba » ou « les immeubles de GECO » sont eux aussi désignés par les noms des entreprises qui les ont érigés (Sonatiba et GECO). Par contre, l’appellation « les tours ntaachnaoi » est une altération de l’expression « Ceux des Chinois », utilisée pour signaler les immeubles-tours construits par la société chinoise CSCEC.

En filigrane de telle manière de dénommer les lieux, se profile la hiérarchisation, tant spatiale que sociale,que les habitants opèrent entre les différents quartiers d’Ali Mendjeli.Quand les citadins évoquent dans leurs appellations les noms des sociétés étrangères, c’est pour bien désigner les quartiers les plus valorisés, dans leur cadre bâti ou dans leur contenu social. Les appellations, « les immeubles des Chinois », ou « le quartier des Turcs » sous-tendentdans l’imaginaire social un quartier bien construit et habité par une population dotée de fort capital économique et social. A rebours, les résidents utilisent les noms des sociétés algériennes de réalisation, comme celui de Sonatiba, pour signifier les parties les plus dégradées d’Ali Mendjeli.

3. La reprise des noms de villes algériennes ou étrangères

La reprise des noms de villes d’ailleurs, algériennes ou étrangères, comme New-York, El Qahira (Le Caire), Qandahar ou Tindouf, est fréquente pour désigner des morceaux de la Ville Nouvelle. Ce sont des noms chargés de signification. Ils charrient souvent des sens multiples, parfois contradictoires, qui varient entre stigmatisation et auto-désignation, entre dérision critique et reflet de la vie pratique.

New-York et El Qahira(le Caire) par exemple, sont deux dénominations attribuées à un ensemble d’ilots résidentiels situés respectivement à l’UV8 et l’UV 7. Ce sont des noms donnés, à l’origine, à deux bidonvilles situés au péri-centre de Constantine. Une fois les familles de ces deux bidonvilles transférées à Ali Mendjeli, puis regroupées dans les mêmes îlots résidentiels, elles ont repris les noms de leur quartier de provenance pour désigner désormais leur quartier de résidence à Ali Mendjeli. Ces dénominations sont donc un moyen, parmi d’autres, mobilisé par les relogés des bidonvilles pour marquer leur nouvelle territorialité, pour exprimer concrètement leurs appartenance à des groupes ou des agrégats collectifs, et assumer, avec fierté, l’identité bidonvilloise. En revanche, les gens qui sont d’une origine étrangère à ces deux micro-territoires se servent de ces appellations pour stigmatiser les relogés des bidonvilles et pour désigner leur nouveau lieu de résidence comme un quartierdangereux, un lieu emblématique de la concentration de la pauvreté et la délinquance.

L’incapacité des pouvoirs publics à satisfaire les besoins des habitants en termes d’équipements et d’aménagement d’espaces publics, se conjugue avec des dénominations populaires pétries d’un humour souvent noir. L’exemple du lieu-dit Tindouf en est un bon exemple. À l’origine, cette partie de la Ville Nouvelle est officiellement dénommée « UV 10 » ; les habitants l’ont rebaptisée Tindouf en référence à la ville du Sahara algérien qui symbolise pour eux à la fois le désert (paysage désertique) et l’absence désastreuse de services et d’équipements urbains. On voit donc comment les habitants réagissent pour signifier, avec leur humour, l’ampleur des fissures de l’urbanité que présente la Ville Nouvelle.

            Dans le même registre, à savoir celui de l’usage métaphorique des noms des villes d’ailleurs, les habitants ont utilisé, dès les débuts de la Ville Nouvelle, le terme Qandahar pour désigner un îlot résidentiel situé au cœur de l’UV 7 où ont été installés les relogés en provenance des bidonvilles Oued El-Had et El-Faubourg, situés au péri-centre de Constantine. Le nom utilisé, emprunté à un Afghanistan dévasté par la guerre, renvoie aux multiples affrontements et disputes, souvent violents, qui se sont produits dans ce quartier et qui ont opposé les jeunes relogés des deux bidonvilles. La désignation éclaire ici sur les conflits territoriaux dont certains espaces d’Ali Mendjeli font l’objet tout en renvoyant à un passé dangereux de la ville. 

4. UN USAGE POPULAIRE PLUS SAVANT DE POINTS DE REPERE

Les éléments physiques constitutifs du cadre urbain, que Lynch (1960) qualifie de « points de repère », sont aussi utilisés par les habitants pour se déplacer dans la Ville Nouvelle, s’y repérer et en délimiter les différentes parties.Émanant des citadins eux-mêmes, saisis et admis par tous, ils se démarquent par leur forme et par leur contenu. Ils peuvent être classés en deux grandes catégories, établies par Ledrut (1973) : l’une est celle qui réunit des « éléments urbanistiques » (quartiers, rues, ronds-points, jardins, carrefours, etc.) et l’autre regroupe des « éléments  urbains qui ponctuent l’espace concret » (équipements, immeubles d’habitation, magasins de commerce, etc.). « Ces deux repérages ne s’excluent pas […], ils peuvent se soutenir mutuellement » (Ledrut, 1973, p.109).

Les équipements socio-culturels (universités, centre culturel, mosquées, etc.) et les établissements commerciaux (malls, grands magasins ou petites boutiques) reviennent le plus souvent dans l’oralité sociale pour désigner les espaces d’Ali Mendjeli. De leur usage récurrent découlent en effet des « appellations fonctionnelles » (Augoyard, 1979, p.77) permettant un repérage presque sans erreur, mais aussi un marquage de l’espace environnant. Et là où ces équipements existent, les habitants fournissent des indications qui ne laissent pas d’ambigüité : « On se voit régulièrement devant la supérette d’El-Ritaj » ; « J’habite juste derrière le Lycée » ; « Il n’y a que la voie qui sépare notre bâtiment de l’entrée de l’Université » ; « Je suis à vingt mètres de Cacobatph», etc.

Les différentes mosquées de la ville nouvelle sont peut-être les équipements les plus connus et les plus utilisés par les habitants pour se localiser dans l’espace urbain. La capacité à attirer l’attention et à frapper l’imaginaire de tels édifices se contraste pourtant avec leur architecture discrète et surtout très « inachevée ». Leur valeur signalétique semble s’expliquer par leur fréquentation assidue mais aussi par leur charge symbolique très forte. Les mosquées constituent à cet égard l’un des rares bâtiments pour lesquels « le signe se confond avec le symbole », pour reprendre une expression de Monnet (2000).

L’uniformité architecturale de certains éléments physiques rend difficile l’identification précis des espaces. Pour y faire face, les habitants manifestent une forte acuité de perception et une capacité à pousser, au niveau du détail, leur mode de repérage et d’identification du cadre bâti.

La façon dont ils différencient les immeubles-tours qui s’implantent tout au long du boulevard principal de la ville, en est l’exemple le plus patent. Si ces immeubles-tours se détachent du paysage par leur hauteur de 14 à 19 étages – alors que le reste du bâti d’Ali Mendjeli présente une dominante horizontale, composé essentiellement d’immeubles d’une hauteur à peu près constante, de l’ordre, en moyenne, de cinq à six étages -, la distinction entre les uns et les autres de ces immeubles-tours n’est pas facile. Ils sont en effet relativement nombreux (21 immeubles-tours) et ils présentent de fortes similitudes architecturales ; en outre, ils s’allongent de part et d’autre du même axe de circulation. Pour ne rien arranger, leur dénomination officielle est faite de manière très bureaucratique, par une combinaison de chiffres et de lettres, peu mémorisable et difficilement transmissible (Tour E4, A3, etc.). Comment alors les habitants font-ils pour distinguer ces tours ?

Les éléments mobilisés par les habitants pour identifier finement les tours sont multiples. Certains se réfèrent certains éléments précis formant la morphologie architecturale des bâtiments : « les tours qui reposent sur des arcades », « les tours dotées de mur-rideau en verre » ; d’autres mobilisent leur perception multi-sensorielle de l’espace : « les tours jaunes », « les tours qui dégagent une odeurs de poisson », « les tours qui font du bruits »,etc. ;  d’autres encore font référence aux activités tertiaires qu’elles abritent ou à des éléments urbains situés à leur proximité : « la tour de la banque PARIBAS », « la tour où est implantée la Radio-Cirta », « les tours de l’Entrée de la ville nouvelle », « la tour où il y a le rond-point », « la tour où il y El’firma ( la ferme)», etc. ( Figure 2).

Toutes ces appellations, entre d’autres, constituent dans une large mesure, une forme de désaveu presque total de la dénomination mise en place par les autorités administratives, car aucun de nos enquêtés n’a fait référence à cette numérotation qui s’affiche pourtant actuellement sur les portes de ces tours.

CONCLUSION 

Les différentes appellations utilisées à leur manière par les habitants d’Ali Mendjeli, « constituent, dans leur forme apparente, un moyen pour individualiser les espaces de la ville nouvelle, les rendre identifiables et distinguables, pour pourvoir parler d’eux et communiquer avec les autres habitants à leur propos » (Lakehal, 2017, p. 22). Mais ces appellations populaires contribuent à s’identifier et à revendiquer une place dans la ville ; en ce cas, elles contribuent à la construction d’ « une identité locale » (La Soudière (de),2001) en témoignant d’un attachement, parfois excessif, à l’endroit où l’on vit et au cercle des personnes que l’on fréquente. Mais, a contrario, elles peuvent être orchestrées, par exemple par des résidents d’autres quartiers, pour stigmatiser, désocialiser ou exclure ceux qui y vivent. Toutefois, quels que soient leurs usages, ces dénominations nous semblent, au bout du compte, tout à fait emblématiques des capacités collectives à s’approprier les espaces de la ville nouvelle et à s’inscrire dans un processus de territorialisation. Cette territorialisation plus ou moins engagée tend à conférer progressivement à cette « nouvelle ville périphérique » les caractéristiques – pourrait-on aller jusqu’à dire : les qualités ? – de « territoire identitaire », à savoir un territoire sur lequel les habitants (ou, à tout le moins, une partie d’entre eux) projettent leurs propres aspirations, se l’approprient et le modèlent, le dénomment, l’utilisent, l’instrumentalisent, le valorisent et parfois, même, le survalorisent, de leur plein gré et selon leurs besoins (Lakehal, 2013). Il ne fait cependant aucun doute que ces processus n’en demeurent pas moins aujourd’hui encore inaboutis, que leurs effets sont incomplets, et qu’ils ne sont entre autres pas parvenus à abolir les références à l’urbanité traditionnelle – celle qui s’incarne dans le « vieux Rocher » de Constantine (médina et ville coloniale confondues).

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